26/09/2017

La fermeture des bureaux de poste: à force de sauver les arbres, n’oublions pas la forêt

poste, bureaux, service publicQue ce soit dans les villages ou les grandes villes : les motions et interpellations contre la fermeture des bureaux de poste animent les séances des parlements et les drapeaux des partis de gauche se mélangent aux casquettes syndicales devant les entrées des succursales du géant jaune. Un enjeu concret, une mobilisation de rêve à deux ans des prochaines élections fédérales – mais surtout, l’occasion unique de considérer l’ensemble de défis que la Poste affronte.

La suppression des bureaux, une stratégie prévisible
Les origines de la politique commerciale de la Poste visant à transformer son réseau de bureaux ne datent pas d’hier. Sa forme juridique actuelle (entreprise de droit public) date de 1998, quand la Confédération, dans la foulée de l’âge d’or de la « nouvelle gestion publique », a scindé en deux les PTT. Si Swisscom s’est rapidement insérée sur le marché des télécommunications tout en endossant l’image que les citoyens ont de ce marché en matière de rapport qualité-prix (tout en usant, et, parfois, abusant, d’une position dominante), La Poste a gardé son image légèrement nostalgique. Pourtant, cette entreprise regroupant plusieurs sociétés (qui couvrent le secteur de la logistique, du transport de personnes ainsi que les services financiers) n’est pas moins à l’abri des aléas du marché. Le statut de la Poste – ainsi que ses politiques commerciales -  ont été confirmés avec le retrait de l’initiative « Pour une poste forte » en 2012. Le Message du Conseil fédéral qui recommandait le rejet de l’initiative mentionnait expressément la stratégie de développement d’agences postales à la place de bureaux – mais cela semblait ne pas poser de problème tant que les conséquences de ce choix n’étaient pas visibles sur le terrain.

L’incontournable tournant numérique
La Poste a donc hérité d’une position un peu particulière– d’un côté, elle doit rester concurrentielle sur le marché de la communication et progresser en matière de services logistiques. De l’autre, elle doit continuer à fournir aux résident-e-s suisses l’image d’un service public local et fiable, que ce soit à travers la présence de facteurs ou de bureaux de poste. A en croire les statistiques, l’attachement des résident-e-s suisses aux guichets de la Poste ne se traduit pas nécessairement en une fréquentation accrue de ces derniers – au contraire, autant la fréquentation des bureaux de la poste que l’envoi des lettres subit chaque année un recul. La Poste s’efforce à anticiper le changement dans le comportement de sa clientèle en introduisant progressivement des services accessibles ligne. L’affranchissement, le retrait et l’envoi – les services qui nécessitaient encore hier un passage au guichet peuvent être commandés depuis n’importe où. Certes, les prestations « pick@home », « WebStamp » ou encore « My Post 24 » donnent l’impression de s’adresser encore prioritairement à des « geeks » (sans parler de la décision douteuse de leur donner des noms relevant d’une langue à laquelle les oreilles romandes sont particulièrement hostiles). Mais dans quelques années déjà, le gros du volume des transactions de la Poste passera par les voies numériques, indépendamment de l’avenir des bureaux.  Avec, comme conséquence, une de plus en plus grande pression sur les postes de travail tournés servant le marché « analogue », que ce soit dans le front- ou le backoffice. La Poste investit déjà dans des centres de tri de plus en plus puissants et nécessitant de moins en moins d’intervention humaine. Demain, avec l’avènement de la mobilité autonome et de l’intelligence artificielle, des métiers entières se verront transformés de fond en comble. Leur avenir – mais surtout, l’avenir des employé-e-s – doit être la première priorité. Et cela, de suite.   

Une occasion de penser plus loin le service public
Il est donc urgent d’arrêter de placer la poste du côté du cor des alpes et du service militaire obligatoire. Elle peut demeurer un symbole de la Suisse sans toutefois se transformer en un fossile – tout particulièrement, si nous souhaitons qu’elle remplisse son rôle de service public à l’avenir. Par ailleurs, le débat actuel doit aussi être l’occasion de repenser notre rapport à l’image même que nous avons des prestations étatiques et peut-être arriver à la conclusion que notre association involontaire entre service public et « guichet » rend certainement hommage à Max Weber mais quelque peu moins à l’évolution de notre propre comportement de citoyen (pour ne pas dire, consommateur). Dans ce sens, sauvons les bureaux de poste. Mais n’oublions surtout pas le reste.

11/11/2015

Arrêtez de dénigrer le personnel de l’Etat qui fait la grève: il vous rend service!

Bildschirmfoto 2015-11-11 um 18.27.04.pngL’éternelle litanie « le personnel de l’Etat ne doit pas se plaindre, regardez, dans le privé c’est pire» que l’on entend à chaque mouvement social du secteur public et particulièrement maintenant, quand la marmite budgétaire et des mesures d’économie y relatives pousse des milliers de personnes dans la rue. Les arguments du type « c’est pire ailleurs » ne sont pas rares et témoignent la plupart du temps d’une absence d’arguments substantiels. Mais dans le cas la contestation de la mobilisation du personnel de l'Etat, cet argument est particulièrement insistant. Jusqu’à obtenir une certaine légitimité. A tort.

D’abord, sur le fond: les acquis sociaux, qu’ils fassent partie d’un contrat de travail privé ou du statut du personnel public, ne sont pas des privilèges. Si, visiblement, l’augmentation prévue du nombre d’heures de travail ne fait pas bondir tout le monde, une suppression du congé maternité ou des vacances ferait-elle un effet? Parler de privilèges ne fait pas de sens dans notre contexte – les droits dont nous disposons aujourd’hui ne sont qu’un minimum pour permettre à chacun-e un peu d’épanouissement dans sa vie en dehors du temps consacré à l’activité lucrative.

Mais revenons à l’opposition public-privé. Tout étudiant en première année de sciences politiques apprend qu’en Suisse, l’Etat se gère depuis un bon moment à l’image des entreprises privées. Cela n’est pas forcément profitable au citoyen, pardon, au bénéficiaire final, pardon, au client, mais c’est un fait. Les rares exceptions à cette « homogénéisation » entre le public et le privé comme la relative sécurité de l’emploi ou les salaires corrects pour les postes qui se trouvent en bas de l’échelle de traitement constituent aujourd’hui les revendications les plus urgentes dans le secteur privé. Face à la mobilisation insuffisante, voire absente, de certains secteurs d’activité souffrant le plus des conditions de travail inacceptables, les fonctionnaires (ou les maçons qui étaient dans la rue aujourd’hui) rappellent le simple fait que « subir » n’est pas une vertu, mais plutôt une externalité négative: l’inaction individuelle face à l’injustice la renforce.

L’inaction individuelle, voire le mépris des grévistes, est particulièrement mal placé si l’on pense aux mobilisations massives en faveur des employé-e-s du secteur privé (comme ce fut le cas, récemment, dans le cadre de la fermeture de Merck-Serono à Genève). Car la lutte contre l’abus de la « ressource humaine » est universel et ne regarde pas la base légale du contrat de travail. Les fonctionnaires et les employé-e-s du secteur privé sont, quand il s’agit d’attaques à leurs conditions de travail, dans le même bateau. Gardons-le à l’esprit la prochaine fois quand le bus aura quelques minutes de retard à cause d’un défilé. Ce défilé, chacun-e pourra en avoir besoin un jour ou l’autre.

Olga Baranova
Conseillère municipale socialiste
Ville de Genève

04/09/2015

La Maison des associations: du mépris très mal placé

4865338859_5479704ee8_q.jpgL’annonce du lancement de deux initiatives visant – d’une manière ou d’une autre – le redressement financier de la Fondation pour l'Expression Associative et la rénovation/extension de la maison des associations qu’elle gère peut paraître surprenante à celles et ceux qui ne côtoient pas régulièrement cet endroit. Pourtant, le combat de la direction du  principal bailleur des associations genevoises (aux couleurs très locales comme internationales) a débuté il y a un certain temps déjà. On peut bien évidemment se poser la question de la pertinence de certains actions – comme, par exemple, le dépôt d’une pétition au Conseil municipal de la Ville de Genève assortie d’un projet de délibération (sic!) portant sur plusieurs millions, une pratique relevant plus de la bonne volonté un peu naïve que du vrai travail de lobbying institutionnel -  mais il faut aussi accepter un simple constat : la direction de la maison des associations est très seule dans sa démarche.

 

Les attaques se multiplient: le « fief d’extrême-gauche » n’aurait pas sa raison d’être, supprimons-le (je me réfère au statut facebook d’Eric Bertinat du jour)! En période électorale et budgétaire, ces propos risquent fortement d’être repris à tous les niveaux par ceux qui, aujourd’hui, sont majoritaires dans le parlement cantonal et le délibératif municipal. Pour cette raison-là il est impératif de rappeler quelques enjeux derrière ce grand bâtiment vétuste. 

Premier constat: en jetant un coup d’œil même très rapide sur la liste des locataires de la maison des associations, on se rend rapidement compte qu’un nombre très important d’associations qui façonnent le visage de l’engagement genevois y est présent. Leurs domaines d’activité recouvrent la santé, la migration, la prévention, la coopération internationale, les droits humains, la culture et j’en passe… un véritable essaim à production et diffusion d’humanité! Personne n’oserait s’imaginer notre canton sans leur action. Pour l’instant, nous avons collectivement fermé les yeux devant la nécessité d’améliorer les conditions dans lesquels ces associations accomplissent leur travail au quotidien. Aujourd’hui, cette posture devient plus irresponsable que jamais.

La question fondamentale derrière la maison des associations dépasse d’ailleurs largement celle-ci. Quelle place voulons-nous au monde associatif et quelle importance accordons-nous à la Genève internationale non-gouvernementale ? Serions-nous prêts à faire mourir les « petits », voire les « moyens », qui, faute de locaux commerciaux à prix très modestes, devront tout simplement cesser leur activité ? Quand arrêterons-nous de décliner à toute occasion les atouts de la « Genève internationale » et n’avoir en tête que le Geneva Opera Pool ? D’ailleurs, les associations locataires, c’est aussi une activité économique importante et un nombre conséquent de places de travail. Sans parler, bien évidemment, du fait que les très nombreux événements qu’elles créent sont toujours une occasion bienvenue pour les politiciens de tout bord politique pour « voir et être vu ». Et n’oublions pas le futur bradage de la FCIG, bailleur public des ONG, qui risque de chambouler le monde associatif.

Bref. L’avenir de la maison des associations, c’est l’avenir de notre tissu associatif. C’est aussi simple que ça. Bien évidemment, un nouveau souffle ferait énormément du bien à cette institution, en termes de gestion comme en termes de prestations : mais pour cela il faut des moyens financiers. Et celles et ceux qui prétendent aujourd’hui que les « priorités sont ailleurs », ne font que dévoiler leur plus profond mépris pour l’essence-même de Genève. Celle qu’ils prétendent défendre.