13/12/2014

Acceptation du „legs Gurlitt“ par le Musée des beaux-arts de Berne: Les questions oubliées

culture, gurlittL’histoire de la « collection Gurlitt », rendue publique en 2013, possède déjà d’innombrables épisodes, les uns plus tragiques que les autres.  Entre la découverte des œuvres et de leur « gardien » qui semble avoir rangé sa vie dans les mêmes tiroirs poussiéreux de l’appartement munichois que les tableaux, son décès, la publication du testament, le début de la guerre légale menée par les héritiers, il y a toujours une notion qui fait écho : l’art confisqué. Il ne faut pas être allemand ou historien pour comprendre sa portée : la mémoire de ce crime contre la population juive des territoires occupées par les nazis ainsi que contre le patrimoine culturel de l’humanité est constitutive de l’identité européenne d’après-guerre. Elle vit aujourd’hui au travers de nombreuses publications et expositions retraçant son contexte et son l’historique, mettant l’accent sur la sensibilisation des générations futures plutôt que sur l’éternel « pourquoi ».

La Suisse s’est retrouvée du jour au lendemain au cœur même de ce précédant juridique, social et médiatique avec la publication du testament de Gurlitt léguant la collection au Musée des beaux-arts de Berne. La conséquence était prévisible : un débat public acharné sur question, un musée qui voyait déjà la possibilité d’un nouveau rayonnement grâce à des pièces d’une valeur culturelle inestimable, de nombreuses considérations quant aux risques liés aux recours. Ce qui était également prévisible : on a laissé les considération éthiques à l’Allemagne, comme si la Suisse n’était pas concernée par les moments les plus obscurs de l’histoire européenne du 20ème siècle.

Le legs Gurlitt est un héritage culturel, certes, mais également un héritage historique. Et ce dernier est extrêmement lourd : peut-on vraiment imaginer l’exposition des œuvres sans un travail d’accompagnement pédagogique destiné au public ? L’Allemagne se félicite du départ de la collection, la Suisse se félicite de son arrivée, voit en grand l’avenir du musée qui en bénéficiera. Une mise en perspective manque pourtant terriblement : la Suisse, plaque tournante pour l’art confisqué[1] entre 1933 et 1945[2], a commencé très tardivement à aborder le problème et n’a d’ailleurs toujours pas réussi à créer un consensus sociétal autour du rôle joué pendant que le nazisme sévissait autour d’elle. La question de savoir si le musée acceptait ou pas la collection faiblit fortement devant celle qui aurait du être posée et qui ne l’a pas été: comment contextualiser l’accueil des œuvres pour rendre la plus grande justice à celles et ceux qui en ont été privés ? Et surtout, comment contextualiser l’arrivée du legs face à l’implication de la Suisse dans le trafic des œuvres confisqués ?

A présent, l’accord conclu entre l’Allemagne et la Suisse, suite à l'acceptation du legs par le musée, prévoit qu’une grande partie des œuvres reste en Allemagne pour les travaux de recherche de leur provenance. Le financement de cette recherche est d’ailleurs entièrement assumé par l’Allemagne – la moindre des choses aurait été que la Suisse y participe. L’histoire du continent européen, aussi douloureuse soit-elle, ne concerne pas que notre grand pays voisin, mais nous tous. Le legs Gurlitt aurait pu nous le rappeler – mais au final, il ne fait que souligner les lacunes dans le traitement du passé de la Suisse. Et cela est bien dommage – avant tout pour notre propre identité.

Image d'illustration:  Thomas Guignard/flickr

 

[1] http://www.swissinfo.ch/ger/schweiz-soll-bei-nazi-raubkunst-karten-offenlegen/37185530

[2] http://www.bak.admin.ch/kulturerbe/04402/index.html?lang=fr